En Sierra Leone, chacun a été confronté à la violence et à la cruauté des agresseurs. Le traumatisme a été collectif ; il a atteint toutes les personnes directement blessées, les femmes violées, les enfants ex soldats, les enfants abandonnés parce qu'orphelins et/ou séparés des leurs, les témoins des atrocités, les familles des 70 000 morts... La souffrance psychique que tous ressentent est étroitement liée à la violation des droits de l'Homme et de tabous fondamentaux : meurtres, mutilations, viols, inceste, actes isolés de cannibalisme forcé.

Mariamatu, double amputée, enceinte à la suite d'un viol collectif. Freetown, 1999.
Les amputations ont évidemment eu un impact psychologique dévastateur sur les personnes qui les ont subies. Ce conflit a généré un groupe spécifique de personnes handicapées, souffrant à la fois de traumatismes physiques et psychiques. Pour le restant de ses jours, la mutilation du corps rappelle à la victime le traumatisme qu'elle a vécu. Le moignon renvoie la victime à l'origine incompréhensible, insensée, de sa souffrance : une volonté humaine qui a cherché méthodiquement et rationnellement à détruire, à déshumaniser.
Les agresseurs, en épargnant la vie des victimes mutilées, ont voulu laisser une trace indélébile de leur omnipotence sur les corps et conserver un rapport de pouvoir dans la durée. Ce rapport est renforcé par l'amnistie, l'impunité et l'absence de rétribution. D'après les psychologues de Handicap International, l'amputation est vécue comme une forme de castration, détruisant les fondations symboliques et narcissiques du sujet, l'empêchant de s'identifier aux autres, l'excluant de la communauté. La catastrophe psychologique dont les personnes amputées font l'expérience résulte de cette déshumanisation intentionnelle, dans une situation où tout choix était impossible, où elles étaient contraintes de participer à leur propre amputation en choisissant « manche courte ou manche longue ».

Quand la personne amputée reçoit des soins, cela lui rappelle le traumatisme qu'elle a vécu. La première session d'appareillage confronte le sujet à l'absence réelle de son bras, de sa jambe, alors qu'elle n'a souvent pas fait le deuil de ce membre mutilé. Parler de son corps, en se plaignant de l'appareillage par exemple, est souvent la seule manière de parler de sa souffrance psychologique. Les patients se plaignent auprès des orthoprothésistes du fait que leur appareillage ne va pas, ou bien qu'il provoque des douleurs. Quelquefois, des réparations doivent être faites et refaites jusqu'au moment où la victime refuse définitivement de porter toute prothèse.
L'appui de psychologues est nécessaire pour résoudre ces situations, qui sont aussi source de malaises pour les professionnels de l'appareillage, incapables d'exercer. La collaboration entre les corps de métier est indispensable. Malgré l'impossibilité de parler directement, en écoutant le corps et le psychisme, on permet à la souffrance psychologique d'être entendue. Le soin psychologique contribue à construire le sens que la personne donne à ce qu'elle a vécu, pour qu'elle puisse accepter sa nouvelle situation et envisager l'après.
"Je suis mort dans mon âme, je suis mort dans ma chair"
K, amputé des deux mains, devenu totalement dépendant des autres, ne parvient pas à se sentir un être humain.
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